Au Seuil du Corps Sensible, CIRCA Art Actuel, Montréal, 2026
Amaralina Ramalho Alvarez, Lucy Gill, Mylene Raiche, and Anne-Sophie Vallée
Photos by Jean-Michael Seminaro
In an examination of what lies beneath the skin and the forces acting upon it, four artists offer embodied considerations on the corporeal effects of overconsumption, the political realities of labour, and our collective, depleting reverence for craftsmanship and the agency of materials. Their work weaves through the machinations and myths that obscure a fundamental human longing for land, earth, and relational repair.
A rekindling with materiality is offered through Anne-Sophie Vallée’s visual recordings of wayward meetings between the biotic and the abiotic. In channeling the instinctive base of human curiosity, viewers are given a vantage point into the underpinnings of tactile sensation through cast, teased, and engulfed objects. Vallée's configurations of synthetic materials and unstable plant matter bear a resemblance to natural phenomenons. Creatures washed ashore and fossilised remains leading the viewer on a search for signs of life, fostering primal considerations on the macro-micro interrelationship with our environment.
This meditation on sensation and life continues in Lucy Gill’s work, through a trifecta of fruit peels, pulp and fruit leather. These works tenders a conversation of death, which is softened by the possibility of regeneration. Depicted through post mortem visual motifs—a body draped in fruit leather, a curtain of honeyed lit spirals, and videoed skin revealing ruptures—death is sweetened into something more open and permeable, rather than sealed or final. This nutrient-filled decomposition suggests a journey of "decaying nourishment", a vital point in the cycle of preservation and perishability.
Mylene Raiche reimagines the earth itself as a body. By aligning her work with the earth’s longevity, she offers a meditation on stillness through woven landscapes of fiber draped across rocks, materials that will inevitably outlast the viewer. Through a repertoire of dualities such as soft/hard, concave/convex, Raiche translates the language of fluidity into rigged forms full of gesture recontextualizing visual language typically reserved for daunting borders, she depicts the earth not as a site of barriers, but as a body of hospitality.
Amaralina Ramalho Alvarez engages in somatic acts of remembering, in artisanal transformations—embroidery, carving, and mosaic assembly. Through these gestures of mending, Amaralina forms a ritual of honouring withered and exhausted bodies in recovery from the stresses of displacement. Drawing inspiration from the historical and epidemiological forces that compromised the self determination of a people and a land. Ramalho Alvarez tinkers around colonial logics that continue to fester in the agricultural landscape of the Caribbean and Central America. Ramalho Alvarez attentively asks how does the displaced carry fatigue?
Together, these artists present a methodology of tactical inquiry. They reveal that the body is not a container designed to keep us out of the world, but a porous vessel deeply entangled with our external reality.
Text by Jega Delisca
Le corps se déploie comme une matière vibrante, à la croisée du
biologique et du sensible. La peau qui l’enveloppe délimite le
territoire tout en constituant une lisière fragile où l’intime
rencontre l’extérieur, où s’inscrivent les marques du temps et les
empreintes de la vie. Comment, dès lors, cette matière parvientelle
à faire oeuvre de mémoire, à inscrire dans sa chair l’histoire
sensible de l’être ? Comment se positionne-t-elle comme corps
politique et poétique, historique et critique ?
Dans l’exposition Au seuil du corps sensible, surgissent des corpsfruits,
des corps-paysages et des corps-matières dont la nature
évoque le périssable, l’instable, voire le transitoire. Ces formes
troublantes déploient une esthétique de l’ambivalence,
suspendue sur un seuil mouvant entre répulsion et attraction. À
travers elles, les artistes explorent la porosité du corps ainsi que
sa capacité à porter et à transmettre la mémoire. Les oeuvres
donnent à voir les traces, cicatrices et altérations comme autant
de processus actifs révélant la genèse continue d’un corps en
devenir, porteur d’une histoire, d’une vie, d’une mémoire.
Dans l’oeuvre d’Anne-Sophie Vallée, la mémoire surgit des
empreintes portées par la matrice. Elle se loge dans le creux des
moules en négatif, là où l’absence devient condition d’apparition.
L’absence de l’objet poétise son incarnation écologique; ici,
l’empreinte ne fixe pas, elle ouvre. Chez Amaralina Ramalho
Alvarez, la trace devient cicatrice. Les fruits fanés évoquent des
êtres diasporiques et reflètent une histoire marquée par la
violence coloniale. Leur peau altérée devient archive, révélant les
logiques d’exploitation qui ont présidé à leur circulation, faisant
écho à la dégradation des corps travailleurs. Par la broderie,
l’artiste transforme cette altération en geste de soin, de
réparation et de résistance politique.
Dans le travail de Lucy Gill, la mémoire s’incarne dans le
prolongement de l’existence d’une matière périssable provenant
de fruits abîmés, transformés en peau organique. Ce cuir poreux
prolonge leur existence tout en donnant à voir un drap mortuaire
déconcertant, parce que comestible. Entre décomposition,
momification et régénération, cette surface ambiguë attire autant
qu’elle dérange. Étendue au sol comme un drap mortuaire, elle
trouble le regard par son caractère comestible : l’organique
oscille entre désir et répulsion, entre vitalité persistante et
annonce de la fin.
Le travail de Mylene Raiche place, quant à lui, la temporalité
du corps en suspension entre l’état organique et minéral.
En créant un parallèle entre les formes du paysage et celles
du corps, deux temporalités se croisent et nous rappellent
que le vivant, au travers du cycle de vie et de mort, fait
partie du processus lent de la formation du paysage, qui
l’incorpore, le précède et le succède. Le corps n’y est plus
seulement empreinte, mais sédiment.
Ainsi, d’une oeuvre à l’autre, la matière est envisagée à
l’égal du corps, qui naît et se transforme. Les artistes
déplacent notre regard de la permanence vers les
processus. La mémoire n’y apparaît plus comme une
conservation intacte, mais comme une dynamique vivante
inscrite dans les traces et les cicatrices du temps. Le corps
devient alors un lieu de stratification où chaque
transformation participe à l’histoire sensible du vivant.
Texte par Émilie Granjon &
Chiara Fossati